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La réunion de l’Ocsan, juin 2007, USA

L’Ocsan se réunit à Bar Harbor

C’est dans cette jolie petite villégiature, en pleine expansion, du Maine que l’OCSAN a tenu sa vingt quatrième réunion statutaire annuelle début juin 2007. Des homards, partout des homards, et quel rapport avec le saumon ? Voici : autrefois, les homards servaient de nourriture dans les prisons malgré les protestations, et les domestiques n’acceptaient d’en manger que trois fois par semaine... La différence, c’est que les homards sont toujours là, tandis que les saumons ont presque disparu. Les saumons Atlantiques de la côte nord-est américaine sont en effet des populations qui semblent avoir beaucoup souffert ces dernières années. Les mêmes causes n’engendrant pas toujours les mêmes effets, les saumons du Pacifique n’ont jamais été aussi abondants, en dépit de quelques populations localement très affaiblies. Allez savoir pourquoi.

Ocsan et ONG’S

A la fois lourde et puissante, l’OCSAN est une formidable machine de guerre contre tout ce qui menace le saumon Atlantique, un mélange parfois insolite de gestion des stocks, de politique internationale et de recherche scientifique. Mais la guerre est loin d’être gagnée. Les ONG, toujours très présentes et plus agiles que les officiels, y firent une déclaration commune sous la plume de Chris POUPARD. Dans cette déclaration, il fut d’abord question de la gestion des stocks mixtes, en cours d’amélioration, notamment en Irlande, mais encore loin d’être parfaite. Les coupables : la Norvège, l’Ecosse, l’Angleterre et le Pays de Galles, et enfin l’Irlande qui, malgré la suppression de 128 licences de pêche aux filets maillants côtiers, a encore du pain sur la planche. Vinrent ensuite quelques rappels sur la qualité de l’habitat et ses objectifs à l’échelle européenne, puis sur le poids de l’aquaculture dans le déclin des populations sauvages. Plus de neuf cent mille poissons échappés des élevages norvégiens, pas de programme pour des poissons stériles, une situation guère plus reluisante en Ecosse, des poux de mer partout, notamment sur les post-smolts, il faudrait des actions concertées entre les pays producteurs pour venir à bout de ces fléaux. On pourrait par exemple interdire le transfert de saumons vivants comme les smolts d’un pays à l’autre pour limiter le vagabondage des parasites qui vont avec. Au chapître des bonnes nouvelles, notons que la Norvège a classé 52 rivières et 19 fjords en réserves nationales à saumons dans le but de venir à bout du Gyrodactylus. On peut toujours espérer...

Bonnes nouvelles d’Allemagne

L’Allemagne est un bon élève. Il faut dire que la tâche n’est pas facile au départ puisque tous les stocks de populations natives sont éteints et que des initiatives désordonnées ont vu le jour à partir de souches de toutes origines et sous l’égide de sponsors pleins de bonne volonté mais sans garanties de résultat. Entre temps, les seize landers concernés par le saumon ont pris des mesures draconiennes pour restreindre ou interdire la pêche commerciale ou de loisirs des migrateurs... là où il n’y en a plus ! Il n’empêche : il y a eu des lâchers, et des retours, dans le Rhin - qui est aussi une rivière française - , depuis les années 1999, ainsi que dans nombre de ses affluents. Tout cela dans le cadre du programme « Rhin 2020 ». Il n’y a pas que le Rhin. L’Ems, la Weser sont l’objet de programmes de restauration des stocks, avec un succès croissant. Des smolts de toutes origines génétiques y ont été lâchés, avec des retours encourageants. Fait amusant, dans toutes ces rivières, ce sont parfois les poissons d’origine Burrishoole, la rivière à saumons la plus courte d’Europe (3 km), qui remontent le plus loin. Mais l’Allemagne améliore la qualité de ses eaux intérieures, et le passage des migrateurs dans l’Eder est en cours d’aménagement. Autre gros morceau : l’Elbe et ses 1091 km, soit un trajet comparable à celui, chez nous, de l’Allier. Dernier saumon naturel pris dans l’Elbe : 1947. Reprise des initiatives de restauration : 1976. Premiers retours dans les année 1980, toutes souches norvégiennes, suédoises ou irlandaises confondues. A ce jour, l’Elbe est l’objet d’un grand programme volontariste qui implique l’Allemagne et la Tchéquie. Dernier détail, l’Allemagne a envoyé un délégué à l’Ocsan, là où la France brille par son absence.

Saint-Pierre et Miquelon

Et re-voilà la lancinant affaire de Saint-Pierre et Miquelon ! Cela fait quinze ans que Canadiens et Américains font les gros yeux à la France à cause des saumons que les Saint-Pierrais capturent dans leurs eaux territoriales. Ces saumons, de toute évidence, ne sont pas à nous puisqu’il n’y a pas de rivière à saumons digne de ce nom à Saint-Pierre et Miquelon. Nous faisons donc à autrui ce que nous ne voulons pas qu’on nous fasse, en pestant contre les filets dérivants irlandais par exemple. En réponse à ces protestations, que fait la France ? Rien ! Il y a bien eu un délégué français à l’Ocsan il y a deux ou trois ans, mais on n’a vu personne d’officiel cette année. D’accord, on a fait des « études ». Un quidam d’IFREMER a mesuré des poissons et fait un rapport sans intérêt en publiant les longueurs centimétriques des captures pour calmer les esprits, pas plus calmes pour autant et on les comprend. Il y a de la mauvaise foi de tous les côtés. Les deux questions qui se posent chez nous sont : 1- Quelle est la structure de la population, grilses ouMSW, et, 2- Quelle est l’origine génétique des poissons, facile à vérifier en analysant l’ADN ? A cela on évite soigneusement de répondre ! Chez les Américains, on nous reproche de capturer tous leurs MSW, alors que les MSW sont hélas en voie de disparition, et ce serait donc bien le diable si on prenait justement les leurs.

L’attrait du nord et SALSEA

De plus, d’intéressantes études faites avec les moyens modernes de télémétrie sonique à la mer montrent que tous les juvéniles de saumon du Saint-Laurent et de Gaspésie, notamment de la Miramichi, mettent le cap au nord immédiatement après leur descente en estuaire, et ils ont bien du mérite car les smolts qu’on retrouve dans le détroit de Belle Isle entre Terre-Neuve et Labrador et qui parcourent cinquante kilomètres par jour n’ont pas plus de quinze centimètres. Pour l’instant, on ne sait toujours donc pas d’où viennent les poissons de Saint-Pierre et Miquelon. Peut-être du Maine ou de Nouvelle-Ecosse, populations dont il est plus difficile de suivre la trajectoire ? La situation générale se résume ainsi : les MSW sont plus menacés que les grilses. Les populations du sud sont plus menacées que celles du nord. Les populations américaines sont plus menacées que celles d’Europe. Pourquoi ? Les hypothèses fourmillent, mais les vérifications manquent. C’est la faute aux copépodes. Au bon vieux temps d’avant la canicule, ces petits crustacés planctoniques qui servent de déjeuner aux post-smolts étaient bien gras et chargés de lipides. Avec le réchauffement climatique, la limite entre les gras et les maigres est remontée vers le nord, et voilà pourquoi les saumons s’étiolent. Derrière ce petit point de détail se cache une grande vérité : en 2007, c’est le destin en mer des saumons qui est le plus préoccupant. C’est pourquoi, sous le grand parapluie de l’OCSAN, un ambitieux programme d’identification des stocks de l’Atlantique nord et de leurs mésaventures a vu le jour. Il s’agit du projet SALSEA (et de SALSEA-merge), piloté par Ken WHELAN. Saumon, d’où viens-tu, où vas-tu, et quand ton destin de grilse se sépare-t-il de ton destin de MSW et pourquoi, et comment trouver l’argent (40 millions d’euros) pour mettre en œuvre le programme, telles sont les questions qui se posent.

Narraguagus et Penobscot

Une petite visite à la rivière Narraguagus s’impose. Cette rivière et ses saumons ont en effet bien répondu aux efforts de restauration de ces dernières années. On y a investi dans de la pisciculture et dans du matériel de comptage des poissons puisque mieux vaut savoir ce que l’on fait et si résultat il y a. Au barrage de Cherryfield, édifié pour contrôler la débâcle des glaces, il y a une passe à ascenseur. Au pied de la passe, un fin moucheur vient de piquer une alose qu’il met au sec et relâche aussitôt, avant de passer aimablement sa canne à l’un de ces messieurs du congrès. Qui pique une autre alose et la relâche aussi. On apprend alors que c’est le dernier jour de pêche, laquelle ferme le 12 juin. Au-delà de cette date, on estime localement que l’eau devient trop chaude et que les poissons, éventuellement des saumons, seraient trop stressés par une lutte qui pourrait les faire mourir même si on les relâche : fin du no-kill donc. Malheureusement il y a des hauts et des bas dans les résultats. La population tombée récemment à 15 saumons est remontée aux environs de 60, ce qui est peu. La Penobscot, jadis fameuse pour ses saumons dont le premier de la saison finissait traditionnellement sur la table du président des Etats-Unis, est maintenant quasiment interdite à la pêche. Sa population est estimée à environ 1 300 saumons. De grands travaux destinés à faciliter le passage des migrateurs sont en préparation, notamment le rachat du barrage de Veazie, le premier sur la route, avec des fonds privés. Egalement prévu, le réaménagement de tout le dispositif de production électrique de la rivière qui, sans que la puissance produite soit diminuée, sera reconstruit en tenant compte des exigences des migrateurs : intéressant comme démarche, non ?

L’OCSAN termine sa session plénière annuelle avec le sentiment d’avoir soulevé des questions dont le poids est tel que seul un organisme international de sa dimension peut espérer y répondre. Le destin des saumons se joue pendant leur grande aventure marine qui est la phase la plus mal connue de leur cycle biologique. Pour faire la lumière sur les dangers, les menaces et les facteurs favorables à la survie des poissons, il faut des millions d’euros et une coordination internationale des efforts de recherche. On espère les réunir et les voir porter des fruits avant qu’il ne soit trop tard.

Le secrétaire, Frédéric Mazeaud, le 6 septembre 2007